Dans ma pratique de comportementaliste, j’entends souvent des phrases comme " s’il a agressé, c’est parce qu’il est malade", "c’est un
chien méchant puisqu’il a mordu" ou encore "s'il a mordu, il mordra à nouveau" qui ont comme suite, au mieux l'administration de psychotropes, au pire l'euthanasie de l’animal.
Etiqueter un chien qui a mordu comme malade, c'est considérer comme pathologie ce qui ne l’est pas car l’agression n’est ni anormale
ni inutile : elle sert à préserver l’individu.
Nous ne pouvons pas demander à nos chiens de
vivre dans la paix et l’amour de tous les autres, nous ne le faisons pas nous-même avec nos congénères !
D’autre part, nous leur infligeons parfois
innocemment des traitements qu’ils ne peuvent pas comprendre, et nous ignorons leurs tentatives pour nous avertir de leur inconfort.
Un chien qui a mordu ne présente pas forcément une anomalie de comportement. Pour en comprendre les
raisons, il s’agit d’analyser la situation et de chercher ce qui a provoqué cette attitude.
Il est rare qu’un animal attaque sans prévenir (sauf dans certains cas comme un dressage au mordant,
la douleur, la peur, voire certaines races de chiens qui ont été tellement modifiées que leur comportement n’est plus tout à fait conforme à l’éthogramme normal des chiens) mais malheureusement
son avertissement n’est pas souvent reconnu comme tel.
Rappelons que la menace est faite pour éviter la morsure : le chien tente de prévenir l’autre
que s’il continue ce qu’il a entrepris, il risque d’y avoir des conséquences graves.
Si la menace n’est pas respectée, que l’autre individu
ne cesse pas l’attitude déplaisante, le premier passera à la conduite agressive proprement dite : la morsure.
Un chien a presque toujours une raison de menacer et de mordre, même si cette raison nous
est humainement incompréhensible.
Sans tomber dans l’anthropomorphisme, on peut tenter de se mettre à sa place, de saisir sa logique
de fonctionnement et de se dire qu’en tant que chien, on aurait peut-être fait la même chose que lui si on s’était trouvé dans la même situation.
Bien sûr il arrive qu’un réel trouble organique ou même comportemental soit la cause d’une conduite agressive, et il ne faut surtout pas
négliger cette possibilité. C’est pour cela qu’il convient de toujours faire examiner le chien par son vétérinaire avant d’entamer un travail avec un comportementaliste (ou en parallèle).
Les comportementalistes non vétérinaires s’intéressent précisément aux conditions environnementales et ne s’occupent pas de la santé de
l’animal mais plutôt de ses manières de réagir face aux contraintes imposées par l’environnement.
Cette approche est née de la systémique (un ensemble d’éléments en interaction). Le chien fait partie du « système-famille » et une
des règles de base du métier de comportementaliste est de ne pas considérer l’animal isolément, hors de tout système, puisque c’est justement le système qui peut provoquer la réaction du
chien.
Il suffit parfois d’opérer quelques changements dans le contexte familial pour voir apparaître de nouvelles réponses de la part du chien,
enfin compris, enfin apaisé.
Si le chien a mordu, c’est qu’il avait une raison pour cela, et avec les éléments fournis par la famille, le comportementaliste tente de
comprendre les raisons et d’expliquer aux maîtres comment procéder pour que cela ne se reproduise pas.
Quelques exemples :
o Basaï, une femelle akita inu, a mordu l’enfant du voisin qui
voulait lui mettre quelque chose dans sa gamelle de
nourriture. Ses maîtres n’ont pas d’enfant, elle n’est donc pas habituée à les côtoyer. D’autre part, c’est une chienne très gourmande qui a tendance à prendre la nourriture non rangée et à
s’approprier ce qu’elle convoite.
Nous avons donc là deux éléments qui ont contribué à la morsure : la non habituation aux enfants et la proximité de l’alimentation, sujet
sensible pour la chienne.
Est-elle malade parce qu’elle a mordu l’enfant ? Va t-elle forcément recommencer ? Pas si ses propriétaires tiennent compte des
éléments importants pour qu’une telle situation ne se reproduise pas. A savoir, la sociabiliser peu à peu aux enfants, travailler sur sa relation à la nourriture et surtout, surtout, être
vigilants la prochaine fois qu’un enfant leur rend visite.
Il faut aussi tenir compte de la gravité de la morsure. Heureusement
le petit Yan n’a eu qu’une griffure causée par une seule dent sur sa main.
o Ben est un jeune mâle de 9 mois et demi. Depuis toujours sa
maîtresse l’embrasse le soir pour lui dire bonne nuit,
mais ce soir là, Ben n’est pas d’accord.
C’est un grand adolescent qui lève la patte depuis 2 semaines et se sent grand et « puissant ».
Il commence par grogner doucement mais sa propriétaire insiste. Bilan : une morsure au nez.
Quelles en sont les raisons possibles ? Peut-être parce que dorénavant Ben s’approche de l’âge adulte et qu’il ne veut plus de cette
marque d’affection humaine. Peut-être aussi parce qu’aucun chien dans la nature n’embrasse un autre sur les deux joues pour lui dire « bonne nuit » et qu’il en a eu assez d’accepter
quelque chose qu’il ne comprend pas. Peut-être enfin parce qu’elle l’a dérangé alors qu’il sommeillait sur son canapé et qu’il a été surpris.
o Betty est un chienne qui a été opérée des deux hanches et est donc
restée sensible du postérieur. Un jour qu’elle se
prélasse au soleil, son maître trébuche et lui tombe dessus. Betty le mord au bras.
Il est avéré par le vétérinaire que la chienne souffre, qu’elle est sujette à de nombreuses douleurs. Elle s’est probablement sentie agressée
et a réagi violemment. Peut-on la blâmer ? Peut-on dire qu’elle est malade ou dangereuse et qu’il faut la mettre à mort ?
Avant de condamner un chien, de le mettre à mort, je propose que l’on examine avec précision tous les éléments,
que l’on procède à une analyse détaillée et que l’on tienne compte des circonstances atténuantes.